Va donc, hey !... Tabernak...

mercredi 23 juillet 2014

Bernard Werber, Le Rire du Cyclope

Les amis, une fois n'est pas coutume, voici une critique à chaud d'un roman que je viens de lire. Je la mets sur le blog, faute de pouvoir la publier ailleurs... Bonne lecture de la critique, puis du roman (parce qu'il faut toujours vérifier par soi-même les opinions tranchées à la hache !) !

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Ce roman paru en 2010 chez Albin Michel est le troisième volet des enquêtes d’Isidore Katzenberg et Lucrèce Nemrod, deux journalistes scientifiques à la recherche des secrets de l’Humanité. Dans cette aventure, ils sont lancés sur les traces des fondements du rire, qui est, comme chacun sait, «le propre de l’homme». Bref, le cœur du cœur du mécanisme, le Graal lui-même. Le sujet était extrêmement prometteur, et séduisant pour une amatrice de gaudriole : parler enfin «sérieusement» de l’humour, en rendant à ce phénomène la place qui lui revient, comme un des mystères les plus complexes et les plus profonds de notre espèce, qui explique peut-être notre existence sur Terre, ainsi que notre survie. Un programme bien alléchant, servi par un auteur de SF français mondialement réputé que j’allais enfin découvrir par un biais plus glamour que la vie des formicidés.

 

Et, il faut le reconnaître, ça augurait plutôt bien. La Comicogénèse (basée sur des faits plus ou moins historiques grâce au concours de sources douteuses, tel cet historien diplômé Europe 1 – première alarme), qui s’intercale entre les épisodes de l’enquête, est émaillée de petites fulgurances sur la philosophie du rire, au détriment de la stricte Histoire – mais qui lui en voudrait ? Après tout, l’Histoire n’est-elle pas, comme l’art et la littérature, une manière de raconter, de présenter les faits, avec comme seule différence qu’elle se pose comme la vérité, ou du moins, d’après ses plus honnêtes praticiens, comme une version qui s’approche au plus près de la réalité telle qu’on pense qu’elle a eu lieu ? Les Histoires alternatives ont l’avantage de présenter les événements sous un angle plus suggestif, plus nourricier pour la pensée. Elles sont une source de jouvence. Et ces hypothèses farfelues sur la mort-de-rire de certains éminents personnages, dont on sait l’importance réelle dans une histoire qui tenterait de reconstituer les prémices de l’humour, nous font considérer la marche du monde avec des yeux plus lucides, mis au point car plissés par nos mimiques hilares. Il y a une vraie intelligence dans ce panorama werbérien, peut-être un peu facile parfois, pourra-t-on dire, mais qui fonctionne par sa justesse de frappe.

 

L’intrigue principale use des rouages ainsi disposés avec astuce. Si l’humour, le Gélos, est la troisième force qui régit le monde, entre Éros et Thanatos, pourquoi ne pas imaginer que les humains ont voulu se l’approprier, la domestiquer, ou la protéger, donnant ainsi dans les superstitions religieuses ou maçonniques usuelles ? C’est une idée brillante et un excellent point de départ pour un roman à suspense, qui se plaît par la suite à détourner gaillardement certaines règles du genre, distillant une subtile ironie que tout bon lecteur saura apprécier. L’énigme de départ est une blague : démontrer comment Darius Wozsniak, un clown professionnel adulé du public, a été froidement assassiné par l’instigateur d’un fou rire fatal, alors qu’il était seul, enfermé dans sa loge après son dernier show. Les héros sont constamment embarqués sur des fausses pistes, souffrent de narcissisme et de mégalomanie malgré leur échec à démonter cette affaire absurde. Alors que l’enquête historique les fait remonter aux temps des premiers hommes et voyager dans des contrées reculées, l’action du roman se déroule entièrement entre Paris, la Bretagne et le Mont Saint-Michel, procédé qui nous rappelle ceux d’autres hommes illustres...

 

Mais la machine s’enraye vite, hélas. D’abord à cause d’un style lourd, répétitif, qui se veut simple mais qui laisse son lecteur au ras des pâquerettes et finit par le lasser, gros défaut pour un polar censé soutenir l’intérêt jusqu’à la dernière ligne. Ensuite, si le côté fausse piste amuse dans un premier temps, l’enquête n’arrête jamais de piétiner, avec des mystères fondés sur des sigles transparents (GLH, BQT…), des pistes à foison qui ne mènent vraiment nulle part, ce qui fait penser au lecteur que l’auteur est en train de le mener en bateau. Et, malheureusement, cette intuition s’avère amplement fondée par le dénouement… la BQT n’étant jamais révélée, et remplacée par une formule scientifique fumeuse sur les gaz ! C’est carrément une faute de goût, voire le signe d’un mépris pour les amateurs de roman policier à énigme, ou les amateurs d’énigmes tout court, à la fois scientifiques et philosophiques, à qui le livre semble s’adresser. Alors évidemment, c’était dans l’air, dans le ton de ce policier nouvelle tendance. Depuis le début, on nous dit que tout ça n’est qu’une vaste blague, que peut-être même la vie en est une… les noms des personnages sont des clins d’œil appuyés aux copains de la petite écurie du thriller français, aux Chattam, Loevenbruck, Brauwen, Scalese… les chapitres sur l’enquête sont entrecoupés, outre des chapitres du Grand Livre de l’Humour, d’extraits de sketches issus du spectacle de la première victime, un pot-pourri de ses meilleures blagues. Et c’est vrai, rien n’empêche de faire preuve d’un peu d’autodérision et d’accepter que les auteurs de polar sont, en effet, de sacrés bons bonimenteurs… doublés de coquins de farceurs. Si ça ne fait pas rêver, ça a le mérite de remettre les pendules à l’heure. Quant à la finesse de la clé de l’énigme, sa logique, son ingéniosité ou son machiavélisme, ou encore la satisfaction de vous être creusé les méninges, vous pouvez vous asseoir dessus et rire… de votre naïveté d’y avoir cru.

 

Je n’ai pas lu assez de Werber pour dire qu’il a eu l’audace de faire un anti-polar après avoir montré sa maîtrise des mécanismes des polars, ce qui aurait été, je l’avoue, un bon coup de bluff. Mais sa postface me fait douter de cette hypothèse enthousiaste. Dans cet appendice, Werber évoque la source de son idée, et, par la même occasion, de son talent : les circonstances personnelles de sa découverte du pouvoir des histoires. Lors d’une randonnée qui tourne mal, le jeune auteur apprend ce qui manque à ses romans encore trop plats, d’après ses proches lecteurs : effets de suspense, de surprise et de consternation, jeu avec les nerfs du lecteur sont les meilleurs ingrédients dans l’art du conteur, du romancier d’anticipation dont le talent est reconnu. Mais Werber semble confondre roman et blagounette absurde. Pour lui, finalement, tout polar, et même toute histoire romancée se construit selon l’enchaînement sans à-coup d’un mécanisme bien huilé, où la chute doit être surprenante, quitte à être décevante, ce qui revient à annuler tout effet de surprise, tout effet comique, et même, ajouterais-je avec un sens de la provocation qui m’étonne moi-même, tout intérêt, romanesque ou pas. Autant ses héros sont initiés à l’art ancestral du rire, à la maîtrise shaolin du zygomatique, à l’ascétisme du corps et de l’esprit nécessaire pour se comprendre et comprendre son adversaire, aux différentes puissances d’attaque humoristique, selon un scénario qui, ma foi, est tout à fait plausible ! – autant Werber s’exerce à être un bon auteur de polar comique. Malgré quelques longueurs – dues la plupart du temps à la recherche de cet effet «bonne blague» –, il mène une intrigue aisément structurée. En élève discipliné, il recense toutes les blagues et toutes les interprétations possibles, en fait un petit catalogue, le Manuel de la Farce. Mais il lui manque la grâce du Grand Maître, celle qui a touché les pionniers qu’il cite : Aristophane, Rabelais, Beaumarchais, Chaplin, Dac, Coluche, Desproges… La plupart des blagues recensées, bien qu’on sente le lien, parfois trop lâche, qu’elles entretiennent avec l’intrigue, servant de transition aux épisodes, tombent à plat ou font à peine sourire… parce qu’il est extrêmement délicat de transcrire un patrimoine destiné à être dit, joué, interprété par un bon humoriste. Le seul passage vraiment comique de toute cette histoire est celui de la crise de rire incontrôlable qui frappe les deux enquêteurs sous l’effet du gaz hilarant hyper-puissant inventé par l'incontournable savante folle, ennemie jurée du comique Darius, comme arme de destruction massive. Sherlock et Watson empêchés de faire leur boulot et de se sortir prudemment du guêpier où ils se sont fourrés, parce qu’ils se marrent trop. Irrésistible… de ridicule.

 

Bien sûr, Werber n’a jamais eu la prétention de faire le comique, ni même peut-être de nous faire rire dans son Rire du Cyclope. Le problème, c’est qu’il nous ment sur la marchandise. A force de reprendre la formule de Bergson, il en a fait le principe de son roman plus ou moins consciemment. Son polar comique est une mécanique plaquée sur du vivant. De l’origine de l’humour, on a un aperçu sympathique et inventif, mais de son essence, pas une goutte. Les blagues, les faits historiques détournés sont là pour faire fonctionner la machine, mais Werber n’a pas réussi à les intégrer à son écriture, d’où cette étrange dichotomie entre enquête potache et fausses citations, qui ralentit l’action du thriller, perturbe le ton pseudo-philosophique, et finalement agace. On reste en rade au milieu de nulle part, comme une fiente de mouette sur la pique de Saint Michel terrassant son dragon, à cheval sur le thriller et l’almanach Vermot. Ni tout à fait bon polar, ni roman au parfum agréablement humoristique – et pourtant nombreuses sont les plumes noires qui en ont produit d’honorables[1] - ni réflexion vraiment honnête sur la question du rire. Il semble que le sujet aurait mérité plus d’attention que ne lui en accorde l’auteur, qui se tient à l’écart, entre le suspense et le burlesque, sans prendre la peine de les confronter réellement.

 

Car le plus grand reproche qu’on peut faire à Werber à propos de ce roman est bien son cynisme, cette bête morale du «tout-dérisoire» qui le parcourt. Les héros sont affligeants de banalité mais se croient intelligents ; bien sûr ils finissent par coucher ensemble, issue des plus attendues, même s’ils baisent dans l’eau… comme si l’auteur ne croyait pas en ses personnages, ou plutôt ne prenait pas assez au sérieux leur quête pour leur épargner la vulgarité des dénouements vaudevillesques. Les péripéties et autres hypothèses sont si tirées par les cheveux qu’elles cessent d’être amusantes pour sombrer dans le pathétique. Et surtout le problème complexe du rire est ramené à un consternant scénario de série B, Axe du Bien vs. Axe du Mal, qui autorise Werber à désigner une aristocratie du rire, et à exclure à mots couverts ses classes marginales ou clairement dissidentes[2]. De plus, bien qu’on ne puisse évidemment pas citer tout le monde dans un roman… léger, l’oubli pur et simple de l’apport de certains auteurs et artistes à la comédie et à l’humour est troublant, ou tout au moins difficilement justifiable. Pourquoi choisir Térence, contre Plaute ? Érasme, et non Swift ? Guitry, plutôt qu'Allais ou Jarry ? Bourvil, mais pas De Funès ? Molière est la victime expiatoire du contre-choix le plus étonnant. Sur une théorie «gazeuse» de Pierre Louÿs remise au goût du jour par les médias[3], qui remet en cause la paternité de ses textes, le premier Comique français cède la place dans la confrérie des bienheureux Drôles à son contemporain Corneille[4]… pour être rattrapé in extremis et de manière bien cavalière, dans l’article publié par Lucrèce, où la mort du controversé Cyclope (Darius) est comparée à sa fin à lui, quasi dans l’exercice de leur fonction de bouffon du roi et du peuple. Méconnaissance du réel talent, méprise sur le comique, mépris de l’Histoire : écueils rédhibitoires pour un polar scientifico-comico-historique.

 

Et puis, s’il faut rire de tout, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout avec de vrais casse-cous ? Qui nous interdit d’aller sur la Lune et le Soleil, pour y écrire le premier roman de science-fiction comme Cyrano de Bergerac ? Pourquoi ne pas rire ensemble du roman réaliste, perchés sur une mule en compagnie de Laurence Sterne ? Pour quelle raison se retenir de faire du journalisme dépressif à la W. C. Fields ? de défoncer à coups de trique les situations compassées de la comédie bourgeoise avec Ionesco ? de voguer sans peur dans les quarantièmes délirants sur la planche pourrie de Devos ? Voilà des pistes qu’un Werber moins frileux, plus consciencieux, plus indépendant de l’industrie médiatique qu’il dénonce mais dont il fait pleinement partie, aurait pu creuser. Et même, si on veut vraiment poursuivre dans cette voie anarchiste, si on suit l’intuition d’Isidore, le héros trop mou et trop «bobo» pour oser l’entreprendre, ne peut-on pas trouver in fine un sens aigu du comique chez des auteurs que rien n’y prédispose en apparence ? Que dire de l’hilarité sanglante d’un Baudelaire, de la poésie destructrice de mondes d’un Nietzsche ? N’ont-ils pas composé les morceaux les plus mortellement comiques de l’histoire de la pensée humaine ? Et pourquoi se cantonner à la littérature, sans parler des théories surnaturelles d’Einstein, de la vision cosmique de Reeves, ou de l’enfer délirant des univers multiples imaginés par des scientifiques comme Hawkins ? Pourquoi passer sous silence ces merveilles de l’humour, forme la plus aboutie de la faculté de créer ?

 

Mais ceci est une autre histoire…



[1] On pense à des auteurs aussi divers que Frédéric Dard, Lisa Lutz ou Ghislain Taschereau. Ou encore au Grand Maître du Suspense Alfred Hitchcock, ou aux scénaristes de la série Monk !

[2] Rappelons que la polémique Dieudonné était déjà bien entamée en 2010.

[3] Voir plus haut.

[4] On ne dit pas que Corneille est dénué de talent comique, bien au contraire. Il a écrit de superbes comédies, qui montrent une aisance magistrale à jouer de leur… mécanique, avec en plus une profondeur qui fait défaut à bien des humoristes aujourd’hui. 

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dimanche 8 septembre 2013

Icônes sacrées

Je viens de mettre à jour l'album photo de ma virée à l'ashram ! Version en couleur dans la colonne de droite, "ÔM Srivanandaaaa !"

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jeudi 5 septembre 2013

Om Namo Narayanayam, Om Namo Narayanayam...

La dernière semaine d'août, entraînée par une amie québécoise, j'entrai pour la première dans un ashram. Non, pas une secte. Un ashram.

La différence ? Je dois avouer que je ne la voyais pas vraiment moi-même. Pour moi, ashram signifiait ascétisme et pompage de fric, dévotion et lavage de cerveau, yoga et matraquage publicitaire. Rayez la mention inutile. Ben force a été de constater que chez Sivananda (prononcez Chiva-nannda) ou dévôt de Shiva (le dieu Shiva, bande de moules), on vous fout une paix royale avec les secondes parties de l'alternative. Le prix était raisonnable, personne n'est venu nous demander humblement de nous libérer de tous nos biens et de courir nus dans la campagne (dommage), et la boutique de souvenirs autour du gourou fondateur du lieu sacré, même si adéquatement située près du hall de réception, ne vous égratigne pas les yeux avec une enseigne au néon. 

Par contre, vie de moine oblige, suivre la règle de la communauté est de mise, comme il est sèchement précisé dans le formulaire à lire au check-in.

Le deuxième jour, dimanche donc, lever à 5h30 et rendez-vous à 6h pour une marche méditative en direction du lac Raymond (siiiiiii !!). L'ironie de mon sort a voulu que nous y étions allées en ballade juste la veille, après notre arrivée en fin de matinée, et sous un cagnard digne du sous-continent indien. Le lac est pollué par les égouts vicinaux, mais cela ne l'empêche pas d'être magnifique dans la brume matutinale. La route semblait mener à un trésor perdu. Une rivière serpentait un peu là, poussant au bain les petits canards tout ensommeillés par le brouillard montant des eaux.

Il paraît que ce genre de méditation est devenu exceptionnel : des habitants du bord du lac se sont plaints d'entendre ces originaux brâmer des chants barbares en se frappant le thorax. Du coup, les adeptes en sont réduits à murmurer des prières du bout des lèvres, pour ne pas réveiller les placides riverains qui grasse-mâtinent après une semaine de dur labeur, amen. 

J'oubliais de préciser que le lac est à une vingtaine de minutes de marche soutenue, et que ça monte pour revenir au camp. Bref, à 7h, j'étais déjà sur les rotules. Je ne sais par quel miracle j'ai pu enchaîner deux heures de yoga et une heure de cours de respiration avant le premier repas de la journée. Sûrement parce que s'étirer et respirer allongée sur du bois en plein air, sous un soleil radieux, et sous les arcs tranquilles des feuillages, font relativiser l'effort pour soutenir la prochaine pose en équilibre sur la tête...

Le menu est végétarien, servi deux fois par jour (10h et 18h), et il est sensiblement pareil d'un repas sur l'autre. Mais attention, c'est mangeable ! c'est même très bon quand on crève la dalle ! Et même quand on a une faim raisonnable, pour être honnête. L'été, on peut manger en terrasse. Chacun débarrasse son couvert, et va laver sa petite assiette à cloche-pied par un chemin de dalles qui évite de vous trouer les panards sur les cailloux aigus (les chaussures sont interdites dans les bâtiments de l'ashram). La vaisselle est l'occasion d'un grand splash-splash bon enfant. 

Suit une période libre avant le second cours de yoga à 16h. Cette fois-ci, nous optons pour la visite du temple hindou sur la montagne, en haut d'une volée de quelques cent-cinquante marches en bois tout pourri. Les bâtiments ne paient pas de mine quand on connaît les exubérantes décorations multicolores des temples du Tamil-Nadu, mais... nous arrivons un dimanche de fête ! Hélas à 14h le gros en est fini, mais il reste un stand de bouffe vers lequel mon amie me pousse en me disant que si je demande ça va marcher, vu que je fais partie de la famille pour ainsi dire n'est-ce pas... eh ben ça a marché! surtout parce que je sais bien qu'aux fêtes hindoues, on est censé donner à manger à tout le monde, même aux étrangers. Et nous voilà donc à nous empiffrer à pleins doigts (pas de couverts !) de curry aux légumes qui arrache sa mère, de raïta de yaourt et d'un délicieux riz sucré qui calment le feu. Cherchant à nous désaltérer, je m'avance en quête d'un verre, et je m'enquiers d'une tasse de thé. Il n'y a pas de thé, me dit un prêtre en bondissant littéralement sur moi à mon approche (dans un sabir anglophone qui s'apparente d'ailleurs au mien), mais voulez-vous du paillassam (un délice sucré à base de tapioca) ? Oui ? Prenez, prenez, et avec ça, deux vadai (des beignets aux herbes) et des mini-bananes ! Y vous fallait autre chose ? La prochaine fois, je penserai à amener mon panier de courses.

Après une causette avec un autre prêtre en forme de mini Bouddha dans le temple principal, sur l'utilité des offrandes aux dieux, nous redescendons - pouf pouf - nous roulons en bas des escaliers direct sur la pelouse de l'ashram. J'ai le bide tellement plein que je peux à peine faire six salutations au soleil pendant le cours de yoga qui suit -- en principe on en enchaîne dix (et on a pris le cours débutant). Ensuite donc rebouffe à 18h, puis à 20h méditation au temple, celui dans l'ashram cette fois-ci, pas cinquante bornes au-dessus. 

La méditation est le moment le plus déstabilisant pour un non-hindouiste. Les membres et les invités (ceux qui payent leur séjour comme nous) se rassemblent dans le temple plongé dans l'obscurité. On entend les mouches voler. Personne ne bouge et tout le monde attend, en prière, jambes croisées en tailleur, mains en shrimurti, dos droit comme un "i". Devant les fidèles assis sur des coussins et des tapis, se dresse une petite estrade où les officiants du jour sont figés, les yeux fermés, parfois un sourire énigmatique au coin des lèvres, la tête entourée de leur châle de prière blanc ou orange. Au bout de vingt minutes de fourmis dans les pieds, l'officiant principal bouge les orteils et chante trois "Ooooommmmmm" repris par le choeur de l'assemblée. C'est le signe du début des chants, tirés directement du Rig-Veda et autres textes sanskrits de haute antiquité. Moment de liesse, de dévotion enthousiaste mais mesurée, vraiment sincère, de joie de chanter. Je dois dire que j'en ai été touchée, même si cela fait vraiment penser aux sectes, tous ces blancs qui chantent en sanskrit, avec tous les accents du monde. En tout cas, j'ai encore ces chants en tête aujourd'hui, leur rythme entraînant, la musicalité de leurs paroles mystérieuses, dans cette langue à la fois si lointaine et si proche de nous... Après la demi-heure de chant, vient le moment de délivrer la philosophie du jour. Elle se fonde souvent sur un Upanishad commenté par le swami (le "directeur" de l'ashram) ou un invité de marque, comme ce dimanche par exemple, par une femme d'une cinquantaine d'années, disciple roumaine de Sivananda partie répandre sa bonne parole au Brésil. Les livres sont sur l'estrade et l'officiant choisit en fonction de l'humeur et du rituel de lire et de commenter un texte. Comme le sermon catholique, il délivre un petit message que chacun médite en son coeur. Mais ce message est abordé de façon beaucoup moins solennelle que dans une église. L'officiant rit, parle avec les autres; c'est plus un échange qu'une sèche morale assénée à un public complètement passif. Le moment philo cède le pas à la prière, au rituel de la flamme tournoyante (je sais pas comment ça s'appelle) et de la prosternation devant les effigies des dieux et des fondateurs de l'ashram, qui clôt la séance.

La veille (jour de notre arrivée), tout le rituel a été écourté pour donner un petit spectacle de fin d'été. Le lieu accueillait en effet le camp d'été des moniteurs de yoga pendant tout le mois d'août, et c'était le moment des adieux. Deux petites filles ont effectué des poses de yoga avec une facilité déconcertante. Elles étaient sûrement des habituées de ce camp, avec leurs parents. Etonnant de voir des familles entières, pas forcément indiennes, dans un lieu aussi insolite... Nous avons aussi eu un aperçu des talents d'imitateur d'un des jeunes moniteurs qui parodiait les "grosses têtes" du camp, de poète et de chanteur (plus de poète que de chanteur à vrai dire) d'un prof de yoga senior, et de conteuse d'une jeune Torontoise originaire du Nigéria. Maintenant je peux vous dire, en images, pourquoi le tigre a des rayures noires, et pourquoi il n'habite plus en Afrique ! 

Le dernier jour, lundi, après l'heure de méditation, un cours de yoga avec un Canadien bilingue - il traduisait son cours simultanément en français, enfin je crois que c'était du français - et un repas léger (enfin !), je m'octroyai le dernier plaisir de cette virée chez les Hindous : un massage des pieds ayurvédique ! Je pensais me retrouver devant un vieux barbu enturbanné à la peau tannée, silencieux comme un arbre et aux yeux pénétrants; la masseuse était italienne, de Rome, et participait au boot camp. Mais qu'à cela ne tienne, elle était à son affaire et j'ai pu me détendre pendant trois bons quarts d'heure. C'est si rare de pouvoir le faire ! D'ailleurs, même là j'avais comme une résistance. J'ai failli m'endormir à plusieurs reprises, et à chaque fois je me réveillais en sursaut, certaine que j'étais en train de tomber au fond d'un trou... Comme m'a dit ma masseuse à la fin de la séance, le pied du corps, le droit, il met pas long à se laisser aller, mais le pied gauche, celui du mental, il est un peu plus dur à mater ! En même temps, suffit d'être un peu attentif 3 secondes pour tirer le même diagnostic, rien qu'en regardant ma tronche et mon jovial embonpoint...

- Heu, ouais, mais n'empêche que, j'ai une super bonne énergie qui me sort par les pieds, ça aussi elle l'a dit, la madame !

- Gasp.

 

Enfin voilà, un petit compte-rendu comme je n'en ai pas fait depuis long, sur une aventure qui sort un peu du train-train ordinaire.

Le quotidien est beaucoup plus plate : recherche de boulot, tests de français et de cul-ture G (arf), entretiens qui débouchent sur rien... la routine, quoi ! Je continue à penser recherche, publication et postdoctorat. J'espère régler rapidement le point 1 (trouver de quoi payer le loyer et les courses) pour me mettre plus à fond dans le point 2 (trouver une carrière).

Sinon, ce soir, dans le cadre du lancement de la nouvelle saison de Posthume qui m'avait produit l'an dernier, on reprend un sketch de notre cher Raymond, avec 2 comédiennes et notre pianiste. Ca s'appelle "La Terre promise", et j'en propose une lecture légèrement différente cette fois-ci, plus grave : allusions - qui maintenant me pètent aux yeux - à la guerre Israël/Palestine, à la peur de l'autre, à l'individualisme... Vraiment, Devos est un génie. Mettre autant de sens dans un bout de texte qui paie pas de mine, sur deux Pierrots de la lune qui regardent la Terre promise, "ou le Paradis perdu si tu préfères"... Gloire à toi, Raymond !

Je ne joue pas ce sketch... Je ne sais pas si j'en suis marrie, ou bien si c'est un soulagement. Je suis déçue de pas jouer, c'est sûr, mais en même temps quel poids de stress en moins, même pour un 5 minutes ! Et c'est tant mieux, car je n'ai plus vraiment envie de me casser la tête pour cette compagnie à qui j'ai fait gagner un prix, et qui ne me prend même pas comme comédienne alors que je voulais vraiment jouer cette année. J'ai quand même proposé un truc pour le "off"; j'ai pas pu m'en empêcher. Aussi, ça me permet de pas (trop) m'occuper de la prod pour une création au moins. Mais j'attends de voir les conditions, et puis je veux reprendre ma troupe en main, mes Francs-Parleurs laissés depuis si longtemps à l'abandon. Voilà pourquoi m'amuser sur scène sans m'occuper de la "mettre" ne m'aurait pas déplu !! Enfin, faut croire que la facilité, c'est pas pour bibi...

Allez, après ce petit passage à vide, que tous mes chakras s'ouvrent et rayonnent de joie pour chanter à tue-tête : 

"Jaya Rama, jaya Rama, jaya Rama Pahimam / Sri Ganesha, sri Ganesha, sri Ganesha Raksamam !"

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mercredi 4 septembre 2013

Victoire !!

Bon, ça date un peu (pas mal), mais je ne puis résister à l'envie de crâner sur ce blog suite au prix que "Raymond !", mon dernier spectacle en date, a reçu au festival de théâtre amateur Art Neuf, en plein centre vert de Montréal, j'ai nommé le parc Lafontaine (Centre culturel Calixa-Lavallée).

 

Hourrah pour nous !!! et vive les spectacles auxquels seule l'équipe de création croit au début !! on est les meilleurs !!!! :-p

 

Et ce beau prix nous a valu d'être invités-surprise à un autre festival, hors de Montréal, à Victoriaville !

C'est la première fois que je partais en tournée avec ma troupe. Même pour un seul jour aller-retour, quelle émotion et quelle fiè-re-té...

J'essaierai de vous en faire un petit compte-rendu un de ces jours...

 

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mercredi 8 mai 2013

Lost in (non)transition

On est passé ces derniers jours de - 15 à +30°C. Je vous jure que j'exagère à peine. Mais où sont passés nos printemps d'antan ?? Où la chute des fleurs de cerisier ?? (cela dit, il y en a un sur la Fleury - comme quoi -, la rue commerçante d'Ahuntsic, qui a commencé à les lâcher, ses pétales; y en a plein au bord du trottoir)

Québec et Qatar commencent par un Q, comme le soulignait Annick Lefèbvre lors de la lecture de son texte "Q pour Pays" à la soirée abécédaire du dernier Festival du Jamais lu -- une des nombreuses festivités d'été de Montréal. Ils partagent également les températures insupportables et les contrastes tranchants. Les vents rebelles aussi, ceux qui vous rendent fous. Peut-être, enfin, le désir de souveraineté, bien qu'il ne soit pas placé au même endroit pour chacun...

Trève de comparaisons hors de saison. Il fait chaud en ta', aaasti d'saint-ciboire de câââlisse de taux d'humidité d'mes 2 provinces !! On se demande avec angoisse ce que ça sera en août. Et j'arrête là, parce qu'on va encore dire que je me plains tout le temps ! 

Pour mettre de l'eau dans mon verre de Chardonnay cuvée californienne, c'est vrai que c'est ben agrréaaab. C'est la grande renaissance à Montréal, ou plutôt la résurrection, juste après les Pâques. Les gens sont dehors, cheveux au vent, liquettes ouvertes, banane aux lèvres. N'y a que moi qui sue sous le cagnard. 

Quelques bulletins non-météorologiques : 

Mes espoirs de poste de prof au cégep s'envolent à tire-d'aile... ils sont en baisse d'effectifs... dois-je penser que ma vie n'est PAS dans l'enseignement de la littérature.... ? Encore une chance d'enfin commencer la carrière qui fout l'camp.

"Raymond !", le dernier spectacle que j'ai mis en scène, a été sélectionné dans le cadre d'un festival de théâtre amateur Art Neuf, et il va passer devant un jury de professionnel !! Nous le rejouons donc, avec toute la petite gang au complet - à part le guitariste qui est tout neuf - le samedi 25 mai prochain, à 14h, au coeur du Central Park de Montréal à savoir le Parc Lafontaine, lieu de villégiature préféré des Montréalais l'été, et surtout des artistes du cirque, des junkies et des filles à chihuahua qui se rasent pas sous les bras. Notre mission : faire mieux et plus fort en moins d'un mois de préparation ! ça devrait être un moment assez unique, nous en reparlerons...

Voilà, puisque j'ai oublié toutes les super bonnes phrases auxquelles j'avais pensé, je m'arrête là ! en ferai des mieux la fois prochaine.

Tcho les aminches

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mercredi 24 avril 2013

Qatar - fin

Et le deuxième...

 

Entre Allah et Bacchus

C’est mon deuxième soir à Doha, Qatar. Le premier jour du colloque à peine achevé, les conférenciers à peine salués et rentrés dans leur chambre, et nous voilà attablées, mon amie et moi, au petit bar niché au dernier étage de mon hôtel. Il est tard, 11h passés.

L’atmosphère du lieu me déconcerte. Rien de bien extravagant pourtant ; contrairement au faste de certains édifices, il s’agit d’un bar d’hôtel presque affreusement banal. On ne peut toutefois se défendre de sentir l’effort désespéré des décorateurs pour rendre la place sinon agréable ou branchée, du moins… intrigante. C’est réussi, mais pas forcément selon les critères de base. La salle reconstitue poussivement un saloon de cinéma, ou plutôt une sorte de vieux café qu’un Parrain n’aurait pas boudé, mi-américain mi-colonialiste, avec des lambris en noyer, des tables revêtues de cuir vert sombre, et des plafonniers rasant les crânes pensifs des buveurs attardés, les nimbant d’une lumière tamisée. Ce café doit être beau, nous sommes à Doha la bling-bling, et pourtant quelque chose cloche : tout me semble imprégné d’une tristesse d’apocalypse, dans cette morne retraite au pays des tours-champignons et du nouveau luxe. Participant à coup sûr à la déprime ambiante, un écran de télévision, accroché sous mes yeux embués de sommeil, diffuse les images muettes de ce que j’ai du mal d’abord à interpréter comme un match de soccer : les cinq ou six commentateurs sportifs sont soyeusement vautrés en demi-lune sur des poufs moelleux et des tapis turcs, telles de sympathiques matrones s’échangeant recettes et secrets de cuisine.

Il reste peu de clients, tous vêtus de dishdashs, cette longue tunique blanche que portent tous les Qataris, et coiffés de keffiehs, le tissu blanc ou carreauté de rouge couvrant leur tête, retenu par une mince couronne octogonale à pompon, si typiques en leurs voilures que je me crois en permanence au pays de l’Or noir. Nous sommes les seules femmes dans cet enclos masculin de la petite délinquance. Pourtant, aucun regard sourcilleux ne vient troubler nos spiritueux. Bien trop occupés à siroter dose de whisky sur dose de whisky, les placides rois du monde nous ignorent.

Bientôt deux jeunes hommes, moustachus, goguenards, d’apparence aisée, viennent s’affaler à la table jouxtant la nôtre. L’un d’eux porte une veste noire ouverte sur la dishdash, dans une ostentatoire décontraction de yuppie des sables, de mise à l’heure où les businessmen quittent leurs bureaux ultra-climatisés, et où les lions du désert vont boire. Deux amis – deux frères ? – se donnant rendez-vous après le turf au bistrot pour classes princières.

Aussitôt installés, ils déballent le gros attirail : smartphones, IPods et IPads sont brandis et agités comme les reliques des saints un jour de procession. L’autre émir a dégainé le premier, et, sans même attendre l’apéritif, il plonge dans la lumière de son écran tactile, au nez et à la barbe de son compagnon de coudée qui ne tarde pas, d’ailleurs, à en faire autant. Parfois, ils relèvent la tête pour échanger quelques mots sur leurs merveilleuses découvertes cybernautiques, les potins croustillants sur la famille royale, ou le clip bollywoodien à la mode, j’imagine. Ainsi partagée entre petites jokes entre amis, surf sur Facebook et coups de thé de Calcutta, leur soirée s’écoule tranquillement, dans la tiédeur alcoolisée de cette alcôve de western.

Soudain, un troisième larron, plus âgé et surtout plus sérieusement imbibé, surgit du fond de la salle. Sourire un peu crispé des deux cadets qui cachent mal leur condescendance sous leurs faciès moqueurs. Ils l’ont reconnu, le saluent. Mais peu de temps après les politesses d’usage, on entendit le plus vieux, resté bêtement debout, protester, les haranguer, bref, leur gueuler dessus, sans que nous puissions vraiment savoir de quoi il retourne. Apparemment, l’homme en a gros sur le cœur – et l’estomac : bien que je ne saisisse pas un traître mot, je comprends très bien que l’aîné, courroucé par quelque méfait, ou tout simplement incapable de plus se maîtriser en public une fois atteinte sa limite de tolérance au biberon, oubliant du même coup sous l’effet du liquide euphorisant son rang, sa fortune et ses autres principes, que l’aîné donc est en train de traiter ses jeunes compatriotes de tous les noms d’oiseaux. Même si cette partie du bar ne compte que deux tables, le vacarme émis par l’olibrius devient bientôt intolérable pour le standing que cherche à se donner l’établissement. Le vigile à l’entrée, sortant de son apathie – il est habitué à ce genre de mauvais comique de boulevard –, vient prier capitaine Haddock de se calmer fissa. Le caïd amorce un départ vacillant, et disparaît quelques minutes dans le fond du bar, sûrement pour une dernière tournée. Et en effet, il revint à la charge, plus cuit que jamais. Le videur, toujours courtois et sans élever la voix, prit le bras du démon en furie pour l’entraîner, sans grande conviction, vers la sortie des artistes. Il fallut au cerbère y revenir une couple de fois pour que l’intrus consente à définitivement vider les lieux – et ses entrailles dans les aisances les plus commodes, après un ultime grognement d’ours mal léché.

Voilà où en sont les hommes de la bonne société du Golfe, me glisse mon amie en clignant de l’œil : réduits par la charia et son cortège d’interdits à fréquenter les tavernes, ces antres de perdition pour Infidèles, et à y boire et boire encore, jusqu’à ne plus pouvoir prononcer le nom divin.

L’incident n’est pas rare ici, bien qu’il ne se manifeste pas toujours avec autant d’éclat. D’habitude les Qataris s’habillent à l’occidentale pour jouer le jeu jusqu’au bout. Mais la contradiction  est si grande à Doha entre le vent du modernisme et les sables de la tradition que même les paterfamiliae, censés se porter garants du maintien des coutumes et du respect des lois, ne savent plus vers quel dieu unique se tourner. Ivres de doutes et de perplexités, saoulés d’idées irréconciliables venues des deux côtés de l’Axe, ils titubent entre Allah et Bacchus, et se cognent sans comprendre aux portes du Paradis. 

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Qatar - suite

Allo amis,

Je jette ici deux petits textes que vous pourrez retrouver bientôt en audio sur Globe sonore, la radio web que nous avons mise en ligne il y a plus d'un an maintenant avec quelques amis (voir les posts précédents - remontez assez loin...). A l'adresse au-dessus, vous pouvez déjà entendre quelques "Pointes sèches"...

Il s'agit de textes sur ma virée au Qatar, suite et fin.

Le premier décrit mon arrivée. Le second (autre post), une anecdote des premiers jours.

 

Vigilance

Me voici à Doha, la seule concentration de feux un tant soit peu calorifère de tout le Qatar – si l’on excepte, bien sûr, les innombrables puits de pétrole qui peuplent ces surfaces arides.

J’y suis venue pour disserter sur le mal et ses multiples figures lors d’un colloque international axé sur la question, mais surtout pour visiter une amie installée là depuis un an. Poussée par la curiosité suscitée par ses récits de fraîche immigrante, j’ai voulu vivre le Choc culturel une deuxième fois, plus violemment, peut-être.

Si je n’avais pas huit heures de décalage dans le corps – de Montréal à Paris, puis, une poignée de jours plus tard, de Paris à ici – je pourrais me croire à New-York, à quelques minarets près. Il est dix heures du soir, mais le chantier, de l’autre côté de la rue, poursuit son activité frénétique, incohérente. Perchée au douzième étage de mon hôtel, face à la baie vitrée, dans ce restaurant où j’avale un couscous nocturne mais fameux, je suis soudain prise de vertige. Comment vais-je m’y trouver, dans cette ville ? Pas de trottoirs, peu de rues piétonnes, des excavations partout, un souk tortueux, des tours à flashs qui vous empêchent de dormir, des grues hérissées dans tous les sens, un mouvement perpétuel. Je pense à l’autre ville qui ne dort jamais ; elle aussi m’étreignait parfois d’angoisse quand je déambulais au hasard entre ses buildings.

Pour ne pas perdre pied, je me concentre sur un point de fuite, un phare miraculeux surgissant dans la nuit lourde de vapeurs et de poussière, comme la promesse d’une aube humaine aux premiers matins du monde. Cette étrange spirale illuminée d’or qui s’élève à trois heures, n’est-ce pas la Tour de Babel ? Je prends conscience en un éclair de la nécessité qu’il y a, maintenant, pour moi, à m’accrocher à ce mirage de civilisation reconnue.

À force de patience, d’inertie et d’attention, j’arrive à surmonter la nausée, et même à apprécier cette sensation d’égarement, de méconnaissance totale, d’expectative. Ce monument qui semble tiré d’un livre saint ou d’un livre pour enfants – c’est égal – quel est-il au juste ? Une réplique tardive de la merveille d’Alexandrie ? Une mosquée excentrique ? Un château de Belle Voilée au Sable dormant ? Que sais-je, et peu importe. Demain, après-demain peut-être, j’apprendrai son nom, et cette tour mi-antique, mi-moderne, mi-biblique, mi-coranique, ne sera plus un mystère.

Temps suspendu de la découverte, de la première fois où l’on ouvre les yeux sur une ville, un pays. Je savoure maintenant, en même temps que mon souper, mon équilibre précaire en haut de ma tour d’hôtel. Je penche d’un côté et de l’autre ; tout m’attire, et son contraire me fascine. Je ne sais pas ce qui est interdit, ce qui est indécent. Je ne me force pas non plus à suivre un code de conduite. Innocente dans ce milieu traditionnaliste, rêver du Qatar m’est encore permis, tandis que j’attends, en avant-poste, entre la fatigue et la stupeur, de poser mes pas craintifs mais avides dans son sillage. 

 

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Palier de décompression

Salut.

C'est moi.

De retour, après un trop long silence... Pour combien de temps ? Qui vivra verra.

Presque un an sans vous écrire. Enfin, sans m'écrire, à moi. Pourquoi ? 

Sûrement un peu à cause de vous, mes chers amis. Ce sentiment d'être moins "suivie", d'être vraiment loin, loin de vos préoccupations les plus pressantes. Évidemment, je comprends très bien et ne vous blâme aucunement. Les temps sont durs par chez nous, je l'ai vu à chaque fois que je revenais, chaque fois un peu plus. J'ai pu suivre certaines de vos mésaventures, ou de vos grands bonheurs. Autant d'événements qui éloignent du coeur les absents, sans les en effacer tout à fait. Du coup, ce blog n'avait plus vraiment sa raison d'être.

Sûrement un peu à cause de moi, aussi. Depuis mon installation rue Saint-Hubert, dans l'attrayant Ahuntsic, si plein de tendresse et de candeur en ce nouveau printemps, je me suis "ancrée" un peu plus profondément dans ce pays d'adoption, que je ne peux toutefois appeler "mon" pays. Je lutte pour y trouver ma place, ce qui n'est pas de tout repos. J'ai dernièrement complété mon dossier de Résidence Permanente, pierre d'angle d'une immigration réussie, après moult tergiversations. Avec l'espoir d'un avenir vraiment meilleur. 

Tout ça pour dire que j'ai dû me concentrer sur ma vie ici, comment en faire quelque chose, et cesser de me retourner vers là-bas. Passage douloureux, mais nécessaire, je crois. Cela ne veut pas dire que je vous ai oubliés, oooh non. Tous les jours vous êtes avec moi, nos souvenirs communs m'aident à passer les moments plus difficiles.   

Il y en a eu, depuis la fin de la fou-thèse (rappelez-vous). D'abord, la plaie béante d'un départ sans retour. Un départ qui m'a laissée sans voix. Plus rien à dire, ni l'énergie de dire, après ça. Aujourd'hui encore, je me demande bien à quoi tout cela rime. 

Il y a, beaucoup plus prosaïquement, l'angoisse de trouver un travail après la fin des études, qui revient comme une mauvaise fièvre quartaine. Pour l'instant, c'est toujours précaire de ce point de vue. J'ai fait plusieurs petits jobs, comme testeur de jeux vidéo - oui, moi ! -, pigiste, correctrice, avant de me trouver un temps très très partiel et mal payé dans un cégep (l'étape avant l'université, équivaut au niveau bac en France, en gros), où j'officie depuis en tant que tutrice de français pour collégiens attard... pouf pouf : pour collégiens en difficulté linguistique. Avec un peu de chance, l'an prochain, j'aurai un poste de professeur dans ce même cégep, en littérature, un mi-temps, mais qui me donnerait enfin un peu de stabilité, de la pitance pour assurer mes jeunes jours, et la possibilité de continuer parallèlement mes recherches. Bref, si vous me lisez, priez pour moi. 

Car oui, je continue les recherches. Quand on n'en veut plus, y en a encore. Je pense depuis six mois à un sujet de postdoc sur l'édition théâtrale contemporaine, que je peaufine et cisèle - pour l'instant en vain, car il n'est accepté dans aucune institution - à l'occasion de publications "à paraître" et de communications en colloque. Cet été, il faudra faire les demandes de bourses... réservées aux résidents permanents. Et choisir un directeur, un établissement, et recommencer le calvaire ! Je vous ai dit que j'étais un peu maso ? 

Pour enfoncer le clou, après Jeux de société en mai dernier, avec la compagnie Posthume, et mon projet sur la question de l'euthanasie - qui a été monté dans le "jeu", vous l'avais-je seulement dit ? -, j'ai récidivé, cette fois-ci dans une auto-production avec des comédiens de la même gang, qui rendaient hommage au talent formidable et inoubliable de Raymond Devos, ce génie des planches, ce mangeur de mots, ce buveur d'inspiration au goulot. Un spectacle pour un cher disparu, qui m'en rappelle tellement une autre... ou comment faire son deuil à grands frais. Je retire de cette expérience à la fois beaucoup d'apaisement et de peine. Je vous en dirai plus long peut-être une prochaine fois...

En attendant, il vaut mieux aller dodo - je bosse demain. Et promis, je serai moins sombre au prochain post ! ;) Il me tarde de retrouver ce regard tranchant mais jamais méchant sur les choses qui m'entourent... et de m'amuser, moi aussi, avec mes copains les mots ! 

En tout cas, merci d'avoir pris le temps de me lire, j'en avais besoin, de ce palier de décompression, après la plongée en eaux troubles...

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lundi 25 juin 2012

Si la vie doit continuer

Si la vie doit continuer, quel chemin emprunter ?

Ceci n'est pas du Tao, c'est de moi. En même temps, ça se reconnaît assez bien.

Je ne suis pas à Montréal, mais à Paname. Je suis revenue, car il y a eu un départ. Ce départ-là n'aura pas de retour.

Maintenant je peux comprendre l'angoisse du mutilé. Quand on vous coupe un bras, d'abord vous hurlez de douleur. Ensuite, quand la blessure se cicatrise, lentement, infiniment lentement, on garde toujours la mémoire, dans son corps, du bras arraché. On garde le réflexe du droitier, on veut rattraper les objets qui chutent. Mais à la place du bras, un pauvre moignon impuissant à saisir. On est frustré, humilié, on veut hurler à nouveau, mais de rage. Il faut apprendre à vivre avec ce manque à la place du bras. Et ça paraît impossible, complètement absurde, hors de portée, parce que la mutilation est injuste, incompréhensible, inique.

Donc, quel chemin emprunter, alors que le paysage a changé ?

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mercredi 11 avril 2012

Nuit sur le Mordor

Salut les gens !

Voici une anecdote tirée de mon séjour à Doha, Qatar, avec Hakima, que certains d'entre vous connaissent bien ! J'ai enregistré une version à peu près similaire pour la radio. Sauf que celle-ci est dix fois meilleure.

 - O~O~O -

Une nuit - c'était après le colloque - on s'est baladé dans les alentours de Doha, c'est-à-dire en plein nowhere. On a pris une route qui allait vers des villes construites autour de l'exploitation du pétrole, et on a roulé au hasard, au gré des panneaux d’indication. La route, après quelques bifurcations, s'est arrêtée sans crier gare – oubliée par les constructeurs, ou parce qu’il n’y avait pas plus de raison de la continuer qu’il n’y en avait eu à la commencer. Fin de route du bout du monde, qui s’ouvre sur le sable et l’infini. J'ai pris une photo de cet instant plus que du paysage, à peine éclairé par les phares de la voiture. Juste la nuit, des cailloux, des étoiles très loin au-dessus, un liseré de béton stupide, et nos ombres s’allongeant démesurément dans un halo de lumière. L’expérience de la limite, avec du rien autour.

Vous me demanderez, quel intérêt de voir le désert de nuit ? En vérité c'est bien plus beau que de jour. Les raffineries sont piquetées d’un bleu électrique. C’est une autre planète à l'architecture étrange et clignotante dont on croit distinguer les contours, noyés dans une brume hallucinogène. Une station d'essence dans la zone intergalactique...  

J’étais surtout fascinée par la tour du puits, avec son flambeau brillant dans le noir, s'évanouissant pour repartir de plus belle... Alors que je fixai ce trouble élancement vers le vide, je vis soudain la Tour du Mordor, celle du film Le Seigneur des anneaux, surmontée – horresco referens – de l'Œil de Sauron, cet énorme iris-sémaphore-vigile tout feu tout flamme, braqué 24 heures sur 24 sur le royaume du méchant seigneur du Mal. Dans le film, Saroumane, le pion de Sauron, prépare la guerre dans les entrailles de la terre, une guerre qui anéantira l’espèce humaine et bannira du monde tout ce qui est beauté, douceur, calme et volupté. Il lève pour ce faire une armée gigantesque de créatures repoussantes, mi-hommes mi-bêtes, qui part à la conquête de ses pacifiques voisins. Autour de cet enfer de roc, de boue, de lave et de métal, ce n’est que désolation, mort et puanteur.

Cette tour dans le film symbolisait – j’en suis sûre à présent ! – un puits de pétrole paumé dans le désert, ce pétrole, nouvel or noir, symbole de toutes les richesses terrestres, détenu par l'Axe du Mal, qui gouverne le monde des bons et gentils Hobbits que nous sommes...

Qui sait ce qui sortira des profondeurs visqueuses de ce bout de terre ?...

N’a-t-il pas, déjà, commencé sa conquête ?...

Que laissera-t-il de nous, quand tout sera consommé ?...

Mirage américain ou intuition divine ??

On se prend vite aux illusions dans un tel paysage...

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samedi 10 décembre 2011

Allons, un petit effort...

Bah bah baaaah... Quoi, c'est tout ce dont vous êtes capables ?? Allons donc, je vous sais bien plus fort que ça !! seulement un peu drôlement paresseux, non ?? :p
Mon papa a tenté quelques pistes : c'est un bon début mais je le répète, il s'agit de mener une véritable analyse de ce texte, c'est toute la saveur de ce jeu ! Inspirez-vous des questions que je vous suggérais (qui font partie du jeu, je n'invente rien). Par exemple, commençons par répondre à celle-ci : qu'est-ce que c'est que ce texte, où se trouve-t-on ? Papa a suggéré : au théâtre, pourquoi cette hypothèse ? Il faut argumenter ! Et vous, qu'en dites-vous ?

Pour avoir une idée de quoi ça a l'air en temps "normal", tendez donc l'oreille par ici. Sinon, désolée Olivier, les indices ce sera pour plus tard ! Je vous donnerai les trois noms promis si... vous vous creusez les méninges ! Non mais sans blague ! C'est toujours les mêmes qui bossent ici !!

Allez, j'attends vos analyses. Lancez-vous, jouez aux détectives ! ;)

Des bises à tous.

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lundi 5 décembre 2011

Diagnostic Littéraire à l'Aveugle

Bijour li koupins !

 

Je podcaste depuis quelques mois une émission radio de jeux littéraires du dimanche, absolument géniale pour ceux qui aiment la langue, la poésie et s'amuser comme des gamins ! Ca s'appelle "Des papous dans la tête" et ça passe sur France Culture, à midi je crois. Le titre est un peu ringue - il date de pas mal d'années - mais l'écoute vaut le coup. L'occasion est trop bonne pour ne pas sauter dessus, dans tous les sens des termes, et je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir, si vous ne le connaissez pas encore, un de mes jeux préférés.

Le Diagnostic Littéraire à l'Aveugle (abrégé en DLA) se joue à un nombre illimité de joueurs - pratique pour ici. L'un d'entre eux propose à la sagacité des autres un extrait de texte littéraire d'un auteur connu, français ou étranger, tiré de sa propre bibliothèque, mais dont il prend soin de cacher le nom. L'extrait doit être assez bien choisi (dans un passage étonnant, ou un livre peu connu) pour être évocateur et intéressant tout en étant subtilement flou et indécidable. Le but est bien sûr de deviner, après une réflexion serrée et collective autour du ton, du style, du genre de l'extrait (et de questions simples comme : où cela se passe-t-il ? de quand date le texte ? qui écrit, un homme ou une femme ? à quel moment du livre se situe l'extrait ? est-ce une traduction ? etc., etc.), qui en est l'auteur caché. Ceux qui jouent sur France Culture sont des écrivains et des grosses têtes. Ils ne trouvent jamais du premier coup, et le plus souvent même pas du deuxième. Pour vous donner une idée du niveau de difficulté... Mais évidemment, avec eux on peut pas prendre le premier classique venu, ils le reconnaîtraient aussitôt - et encore. Par contre, entre nous les débutants, on peut être plus cools.

Voici donc quelques lignes à méditer :

 

"Cette femme lubrique, à qui ne manquent point

Les grimaces, les pleurs, pour appuyer le masque

Dont elle est aujourd'hui devant vous affublée,

Est depuis bien longtemps la maîtresse adultère

Du jeune débauché que voilà ! Messeigneurs,

Ce n'est pas un soupçon, c'est une chose sûre,

Manifeste : on l'a prise avec lui sur le fait.

Le mari débonnaire, hélas ! a pardonné:

Bonté malencontreuse, et qui fait du pauvre homme

L'innocente victime et la plus malheureuse

Qu'un coeur trop généreux ait traîné sur ces bancs !

Car ceux-là ne sachant, si ce n'est par le crime,

Reconnaître un présent si précieux, si rare,

Tellement au-dessus de leur reconnaissance,

Détestèrent d'abord ce bienfait, puis voulurent,

En fait de gratitude, extirper sa mémoire;

Et veuillez observer, Messeigneurs, la malice,

Disons mieux, la fureur des méchants convaincus,

Et comme leurs forfaits leur donnent de l'audace !"

 

J'attends donc, dans un premier temps, vos diagnostics sur ce texte. N'hésitez pas à faire des hypothèses, non tout de suite sur l'auteur mais sur la nature de l'extrait (les questions de tout à l'heure, le genre, le ton, le style... sans oublier le but ultime : trouver l'auteur !); si vous argumentez bien, vous nous convaincrez... ou pas ! Il peut y avoir un dialogue à plusieurs voix, pour relancer, argumenter encore plus, se disputer... autant que vous voulez. Proposez à la fin de votre brillant commentaire ou de ce passionnant débat un ou deux noms, pas plus.

Quand tous les joueurs se seront prononcés, je vous proposerai à mon tour trois noms, que j'ai déjà choisis - donc vous pouvez très bien tomber dessus si vous avez du pif ! - dont le nom gagnant. A vous ensuite d'indiquer votre choix final et surtout de dire pourquoi. Y aura peut-être une surprise pour le ou la gagnant/e, si j'ai la preuve qu'il n'y a pas eu fraude ! Google interdit sinon c'est pas drôle !!!

 

Ce jeu est le plus terrible et le plus frustrant que je connaisse, et j'espère que vous l'apprécierez autant que moi ! Et pour les prochains coups, n'hésitez pas à proposer des textes, que je me torture à mon tour avec vous ! :D

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samedi 26 novembre 2011

Compteur à zéro

Au dernier post - c'était il y a à peine deux jours ! - j'ai évoqué les multiples revers connus ces derniers mois, qui ont eu l'heur de rabattre un peu mon caquet et de m'inciter à toiser l'avenir d'un regard... heu... disons, neuf.

Quitte à tout reprendre à zéro, autant se concentrer d'abord sur ce qui nous fait plaisir. J'ai donc commencé à repenser théâtre.

En cherchant d'abord à m'auto-former, par la lecture de quelques ouvrages, qui valent ce qu'ils peuvent. Peu de bouquins intéressants sur la pratique amateur de la mise en scène. Je n'ai réussi pour l'instant qu'à dénicher une pseudo-théorie marxiste d'un ancien du "Berliner Ensemble", deux manuels québécois en "animation et auto-animation de jeune théâtre" (le deuxième traitant des projets collectifs) qui datent pas mal, ne serait-ce que par leur présentation, et enfin, un "essai" plus récent d'un assez pédant professeur de théâtre reconverti dans la direction d'amateurs, qui a, à mon sens, trop écrit pour ce qu'il a à dire. Tous ces livres ont l'avantage d'être minces, à défaut d'être vraiment convaincants. J'hésite à me tourner vers les pavés pour "pros", qui me donneraient des ambitions et des exigences démesurées. Quoiqu'un détour par les textes des Grands, Stanislavski, Kantor, Brecht (pour rester dans la veine socialiste), Novarina, Peter Brook, Chéreau, Sarrazac et quelques autres, ne serait pas à négliger, pour l'inspiration et la culture qui me manque encore cruellement, malgré mes années d'apprentissage. Entre ces classiques, qu'il est honteux de n'avoir pas déjà lu et médité (hum), et les pauvres feuillets susdécrits, rien à becqueter. N'hésitez pas à partager vos bibliographies...

Je dois ensuite déposer (encore !) dimanche prochain un "univers" de mise en scène susceptible de se greffer dans un macro-projet de performance. Cet univers doit tourner autour : soit des rapports hommes/femmes, soit de l'autorité, soit du temps, soit de l'individu vs. collectivité, soit de la règle vs. les exceptions. Il doit se décliner en cinq "niveaux", du moins au plus fort/ beau/ angoissant/ extraordinaire/ farfelu/ etc./ etc./ etc., à monter dans un seul lieu. Le but étant que des groupes de spectateurs circulent à travers les cinq univers sur les cinq thèmes qui seront traités par différentes équipes, en montant de niveau entre chaque, et participent, parfois directement, parfois indirectement, à ce qu'ils voient.

Pour l'univers "règles/exceptions" pour lequel j'ai réussi à pondre un truc à peu près cohérent, j'ai pensé à prendre cinq moments de la vie d'une famille (ou d'un simple parent) qui décide de recourir à l'euthanasie pour soulager de sa souffrance un des leurs, mais... c'est un peu "heavy" comme on dit ici. Et puis quelle progression y aurait-il, à part la progression intradiégétique, non forcément chronologique - et la progression dans l'insoutenable ? 

En fait, mon idée était d'axer ça sur les différents degrés d'implication du spectateur, de l'émotionnel de base devant tout spectacle de souffrance, à la vraie réflexion par le débat, puis à l'action indirecte sur le cours d'histoire, jusqu'à prendre une position éthique et sociale, d'abord indirectement puis très directement. Ainsi, au 1er niveau il serait un simple "voyeur" de la souffrance du malade et de la question qu'elle pose sur l'euthanasie (scène entre le parent qui prendra la décision et le malade - peut-être dans sa maison et non à l'hôpital), au niveau 2 le parent parlerait de cette souffrance avec un frère/une sœur ou plusieurs (2 ou 3) qui rejetterait totalement la responsabilité de toute intervention dans la vie du malade, au niveau 3 le public choisirait qui prend l'initiative de l'acte d'euthanasie, le parent ou le médecin, après une scène entre eux deux, au niveau 4 c'est l'acte lui-même (enfin sa suggestion, claire mais pudique) et le basculement de la vie du survivant dont on suggère la tenue du procès, au niveau 5 la délibération du jury à la Cour dont les spectateurs font partie, avec vote final pour le verdict. Il ne s'agit pas de jouer les Robert Hossein, ce serait vraiment immonde de faire ça sur un tel sujet, mais disons que le dispositif est intéressant pour ce genre de théâtre "social".

Ok, c'est macabre, et vachement trop sérieux pour un projet qui se veut ludique... mais travaillé avec nuance, simplicité, respect et intelligence, sans caricature ni pathos, je crois que ça pourrait faire un superbe "univers". Qu'en pensez-vous ? Petit hic : chaque niveau doit "durer" entre 10 et 15 minutes... et il risque d'y avoir des longueurs ou des accélérations bizarres, même si la base est très riche. Mais y a sûrement moyen de moyenner... Autre burps : comment rendre justice (!) à une sérieuse délibération et à un vote raisonné et citoyen en 10-15 minutes ? et comment finir si le jury n'atteint pas l'unanimité (ce qui est plus que probable) ? Voilà qui pose certains problèmes techniques mais aussi éthiques...

Sinon... j'ai eu une seconde idée, cette fois autour de notre rapport au temps. Elle est beaucoup plus floue et moins découpée que la première, mais elle inviterait davantage au travail de création collective actif qui est réclamé par le projet général. Les cinq niveaux seraient reliés à un fil d'Ariane : notre propre création du temps. Le temps n'est pas un donné naturel de nos existences, il est une convention  humaine, chacun sait cela. Le micro-projet consisterait donc à recréer le temps en 5 étapes, vers, par exemple, sa plus grande maîtrise, ou encore vers une libération totale de ses contraintes. Ca a le drôle d'avantage de présupposer un plateau presque vide ! Vide d'horloges surtout, et de tout ce qui marque le temps dans notre quotidien. Une belle manière aussi de proposer aux spectateurs un "break", un court passage hors du Temps, pour tenter de comprendre, de sentir notre rapport à lui.

Pour l'enchaînement des niveaux, plusieurs possibilités : 1. si on choisit l'option "maîtrise du temps", les cinq étapes pourraient aller d'un sentiment de découpage anarchique du temps par la société, où il prend sur l'individu une emprise écrasante faute de connaissance de sa réalité, qui le mène à la folie (séquence "allégorique" ou plus prosaïque, comme un employé de bureau qui court après le temps de travail), à une maîtrise personnelle, voire un asservissement de plus en plus radical, dictatorial (temps long sans activité de la prison, où le détenu subit le temps que d'autres ont programmé, jusqu'à l'idée de renverser la situation / temps du jeu comme apparition d'un contrôle possible par l'arrêt volontaire des activités pour se consacrer à autre chose / contrôle de soi et du corps - peut passer par travail-jeu de l'acteur sur son corps pour marquer le temps, le rythme ! / contrôle de son temps = de sa vie : refus de vieillir, sélection de la mémoire ou... décision de mourir). Le spectateur participerait d'une façon à déterminer, à chaque niveau sauf au premier, plus ou moins activement. 2. Avec l'option "libération du temps", on peut imaginer partir d'une de ces situations de contrainte très forte du temps sur l'individu et la société pour évoluer vers un sentiment d'allègement de ce poids par une maîtrise équilibrée ou par une prise de conscience de son absurdité, exemple : si on part de la volonté pathétique de contrôler le passage du temps sur soi, on peut continuer par le niveau 1 du précédent, puis par une plongée dans la répétition des gestes du quotidien avec des fines nuances qui introduisent du fantastique (type "Un jour sans fin"), puis sur l'invention d'une machine à remonter le temps, qui donc le contrôle et l'abolit, pour enfin ouvrir sur l'importance de la présence de l'Être contre le Temps... Aaaaah....

Oui... oui...

Tout ça c'est bien beau, mais aurais-je le Temps de creuser l'idée avant dimanche ? Ôôôôô, propice Heure Zéro, suspends ton cours....

*****

PS : si vous avez le temps de me donner votre avis sur ces beaux projets, ou sur votre préférence, ou encore d'autres idées, employez-le ! Ca me permettra d'en sauver... 

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mercredi 2 novembre 2011

Forget me knot... (Oublie-moi, noeud...)

Non, vous ne rêvez pas, vous venez de recevoir un nouveau post de Vadonctabarnak.

- Vadonkoi ?

- Vadonctabarnak, vous savez, le blog que je tenais quand je vous ai faussé compagnie il y a trois ans, pour rouler ma bosse alone dans la Venise du Grand Nord... Celui qui devait rendre la césarienne moins douloureuse...

- Aaaaaah ouiiiii ! Mais je pensais que t'avais arrêté, parce que les plus courtes sont les meilleures quoi.

- Ben... non. Disons que j'ai dû le mettre... entre parenthèses. Pour des raisons de force majeure.

- Oui oui ça m'revient, c'est vrai que t'aimes ça, les parenthèses... Mais dis donc, c'est un peu fort de café filtré, t'as pas trouvé autre chose, dis, pour justifier 6 MOIS d'absence ??? Parce que dis, eh, faudrait pas nous prendre pour des cons, d'abord tu nous emmerdes avec ta petite vie de fausse Canadienne pratiquement toutes les semaines, et puis tout d'un coup, pouf, plus de nouvelles ! Non mais ! Allez, va donc, hey...

- Tabarnak.

 

Oui, vous avez mille fois raison. Ce n'est pas très correct de ma part. Je vous demande pardon.

Pas écrit sur ces pages depuis six mois. Et pourtant, croyez-moi, j'en aurais eu bien besoin. Ca m'a tellement manqué de pouvoir m'épancher sur elles, en long en large et surtout en travers.

Vous le savez, il y a eu cette fou-thèse. C'est elle, la fautive qui a pompé toute mon énergie pendant ces derniers mois, toutes mes pensées, toutes mes angoisses, toute mon inspiration et tout mon désir d'écrire, toute ma joie et toute ma peine. Elle m'a absolument comblée, au sens fort, sans laisser aucune issue de secours. Je dois avouer que c'est ma première expérience d'écriture aussi intense, aussi nerveuse. La hantise de remettre le manuscrit à temps y est pour beaucoup, faut avouer aussi. Il fallait que je déposasse début septembre, sinon je perdais ma bourse de fin d'études, et la boule par la même occasion. Quitte ou bouchées doubles. Gourmande comme je suis, j'ai finalement pris les bouchées doubles, même si ça n'a pas été sans douleur d'estomac ni indigestions et autres périodes de disette morbide. Je ne calcule plus le nombre de fois où je me suis dit : "Stop ! c'est l'over-dose, dans deux minutes ça va être le coma avec la bave qui coule des lèvres, je laisse tout tomber avant de devenir branque, j'y arriverai jamais, de toute façon ça ne sert à rien, et d'ailleurs ça ne veut rien dire, j'y comprends plus rien moi-même, ce que je dis n'a aucun sens, ils vont bien finir par s'en rendre compte ! ("ils" étant mes deux co-directeurs - ouf, parenthèses, on commençait à plus y croire !)

Et pourtant je continuai. Pourquoi ? Je ne le sais pas vraiment encore. Surtout, je pense, à cause de mon côté ultra-rationnel, qui m'oblige à finir un travail commencé - et si proche, somme toute, de sa conclusion. Mais aussi parce que... au fond, si je suis honnête avec moi-même... oui, je crois que j'ai aimé ça ! Je me suis découvert un côté maso bien caché, qui a réussi à jouir de sa situation de forçat. Jouissance d'ascète, entendons-nous bien. Extase de cénobite, à se secouer tout seul. A de rares moments, trop rares hélas, j'ai connu le grand frisson de l'Inspiration, quand elle voulait bien me tenir compagnie. Alors, impossible de décrocher du clavier, mes doigts brûlants étaient rivés aux touches, leur moiteur effaçait les lettres blanches, mes yeux exorbités voulaient percer l'écran, mes synapses vibraient au bord de l'électrochoc. J'en venais même à saillir de ma chaise et à déambuler dans mon appartement pour me calmer, ébauchant des raisonnements im(com)parables, échafaudant des phrases percutantes comme la foudre, limpides comme des rivières de diamants ! Ca pouvait durer deux, trois heures, toute une nuit et jusqu'à l'aube ! Puis, rompue par l'effort, je m'effondrai sur ma couche de misère, aspirée dans un sommeil frénétique entrecoupé de rêves hargneux.

Le dies irae passé, restait la gueule de bois, et les pages écrites la veille, qui, à la nouvelle lumière du jour, semblaient beaucoup moins dictées par une divinité de la sagesse que par quelque savant fou fraîchement débarqué de la Lune. Mais ces moments d'abattement avaient aussi leur saveur, celle que doit avoir dans la bouche le poète maudit, ce grand incompris de l'Existence, dont l'Histoire seule sauvera les dépouilles portées avec abnégation, pour les faire claquer entre les bourrasques de la Postérité...

Et encore, faudrait pas qu'elles soufflent trop fort, les bourrasques. Ca risquerait d'arracher les derniers restes d'estime. Dans ces moments-là, l'envie de mettre le manuscrit à la corbeille et de la vider me démangeait les phalanges, je vous le dis. Mais finalement non, parce qu'on a son petit ego, que voulez-vous.

Après toutes ces mortelles péripéties en fauteuil, j'ai remis le gros (400 pages !) tas de science confuse, imprimé et relié, à la grâce du jury... qui ne l'a pas vraiment été, grâcieux, lors de la soutenance qui suivit, le mardi 18 octobre... Il paraît qu'une soutenance est un moment agréable, où tu discutes avec des "presque collègues" pour aller plus loin dans ta réflexion, si tu as envie. Bernique. Au lieu de cette croisière de plaisance vers le Grade de Docteur, trois heures et demi de cauchemar (suivies d'un dîner non moins absurde), vilipendée par un pompeux spécialiste de Molière qui avait certains comptes à régler avec l'institution - fallait que ça tombe sur moi ! - et qui, malgré mon admiration pour ses travaux, m'a dégoûté de sa personne et des dix-septièmistes en général. Du coup, malgré les sourires forcés, mes arguments et le soutien de mes codirecteurs, ambiance tendue à l'extrême, membres du jury braqués et inquisiteurs, doctorante déboussolée, à bout de nerfs. Et résultat mitigé : mention Excellente pour le Canada, c'est-à-dire Très Honorable en France, mais moral à Zéro à la sortie.

Il m'a bien fallu un mois pour m'en remettre, entourée des miens, dans ma ville source.

Aujourd'hui, comment ça va ? Eh bien, je ne peux plus entendre le mot "économie", "valeur", "gestion", "calcul", "avare", "machine" ou "usure" sans être parcourue de spasmes violents ou sans crises aiguës d'urticaire. Je me demande toujours comment  vouloir faire carrière à l'Université avec si peu de propension à l'académisme et au sérieux que réclame la Recherche. Horriblement revenue de mes illusions, pour le travail comme pour les loisirs, j'erre en quête d'un avenir rémunéré et d'un projet de théâtre - et de l'énergie pour les réaliser - après la lamentable fin de la première troupe des Francs-Parleurs, qui a précédé de peu la débâcle doctorale. J'ai peur de marcher dans la rue et qu'on me reconnaisse. Je ne sors qu'à la nuit tombée, en rasant les murs, pour dénicher les reliefs de soupers d'Halloween dans les poubelles du voisinage. Les lampadaires m'éblouissent. Mes membres se racornissent et mes cheveux tombent.

Bref, je vais mieux.

 

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dimanche 29 mai 2011

Permis Vacances-Travail

Salut la compagnie ! que devenez-vous ?? Donnez des nouvelles, on manque de vous icitte !!

 

D'mon booord, toujours dans la rédac de l'énorme fout... hum, l'énorme manuscrit à remettre au 31 août. J'ai écrit plus de la moitié maintenant, il me reste la dernière partie (la plus rude), et à revenir sur la première très en détail, puis intro conclusion et emballé c'est pesé. Actuellement je suis dans un entre-deux où je déprime, je lis plein de trucs pour me noyer dans la Science, ce qui ne m'aide absolument pas à rendre intéressant ce que je veux dire moi, je prends des notes (peu pour une fois, mais ne mettons pas la charrue...), j'essaie de mettre en ordre mes idées nébuleuses sous forme de pseudo-plan... bref, je n'écris pas et procrastine, parce que l'entrée dans l'écriture est toujours une épreuve : on n'est jamais assez bien armé intellectuellement, jamais assez prêt, jamais assez en forme, jamais assez inspiré, alors, pourquoi se mettre à écrire, je vous le demande ?? Mais, une fois qu'on y est, après un laps de temps élastique, une fois qu'on y prend plaisir, eh bien, dans ces conditions, parfois, en de rares éclairs, le sujet trouve sa cohérence et son intérêt, et je ne peux plus le lâcher. Ou plutôt, il ne me lâche plus, il me reste collé au crâne pendant des heures, des nuits entières, il m'enpêche de dormir, parce que les idées géniales et révolutionnaires arrivent en masse, à la pelle à déneigeuse pour l'autoroute Décarie ! alors il faut à tout prix se relever, rallumer l'écran, noter avant d'oublier, et, de fil en plume, traverser à nouveau la nuit rivée à sa table de torture. Lors, c'est l'euphorie, doublée de l'insomnie, cocktail explosif pour génies attardés.
Quelques jours plus tard, en relisant ou en y repensant, on se dit que ce n'est pas avec de telles idées que l'on va publier, et que rien ne sort de cette fout... de cette connerie de thèse de merde.
Et c'est à nouveau l'angoisse. L'angoisse de l'inutilité.

A part ça, mon ami Armando s'en va aujourd'hui, sous la grisaille. Il va rejoindre le doux soleil printanier de Paris. Le veinard.
Ca m'a fait plaisir de le voir, ça brise la monotonie des jours de la thésarde. On s'est baladé hier dans le Centre-ville tout en lumières. J'aime rejouer les touristes ici, ça me rappelle des bons souvenirs.

En attendant de rejouer les touristes, j'ai 2-3 trucs à finir...

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mardi 29 mars 2011

Philoso-fions

Quoi, deux semaines ont déjà passé ??! Misère.

Faut dire que j'ai pas chômé : j'ai ENFIN fini la partie d'analyse sur les oeuvres anglaises, je l'ai soumise à mes directeurs en début de semaine dernière, quelques jours avant l'arrivée de mes parents sur le sol canadien... car oui, pour enclencher la partie suivante, je bénéficie de l'aide familiale à domicile pour 2-3 semaines, quelle veine hein ?? : )

Le tableau serait parfait s'ils n'étaient pas tous deux dans un état de fatigue avancé, qui s'est traduit pour ma mère par un angine carabinée qui va bien la bloquer pendant la moitié du séjour... Quel dommage qu'ils s'empêchent de profiter de leurs moments de joie, par sens trop aigu de la culpabilité... et quel dommage que j'ai si bien hérité de cette tare congénitale, comme d'autres mycoses...

Néanmoins, l'arrivée imminente - et terriblement attendue - du printemps, la clarté sans bornes du ciel, la vitalité de l'air devraient les remettre d'aplomb. J'espère que ce séjour leur accordera le repos qu'ils méritent.

Demain on enregistre la deuxième "shot" pour la radio. Moi, je reprends, comme quelques autres, mon premier texte pour le raccourcir et le conformer plus aux exigences de l'oral, qui n'a jamais été mon fort, comme vous le savez... Ca tombe bien, car je commence à me dire que je n'aurai pas vraiment eu le temps de pondre autre chose, surtout si les rencontres ont lieu aux deux semaines.

Je me tâte vraiment pour continuer. Pas que le projet ne soit pas motivant, mais disons que je n'ai actuellement pas besoin ni envie de me prendre la tête à l'extérieur de mes préoccupations thésardes. Et l'ambiance à la radio, pour l'instant, est plus guindée - même si "jeune" - que ludique... Bon, c'est sûrement aussi à moi de rentrer plus dans leur "univers" à tous ces intellos québécois, et je vais m'y efforcer demain (aie aie aie), mais si ça ne donne rien je crois que je vais laisser tomber pour cette année. Un peu la mort dans l'âme, car voilà encore une belle occasion de se mêler à la société québécoise qui part en fumée, probablement par ma propre faute... Connerie connerie mais qu'est-ce qui va pas chez moi hein ? Serais-je comme Desproges, une invidiualiste patentée ?

Je réécoutai l'autre jour ses deux spectacles et une de ses interviews. Le groupe lui fait peur, il ne s'y sent en tout cas pas à l'aise. Seul contre tous, ça oui, ça le branche, mais se mêler aux masses, il n'en faut pas parler. A la fois grand humaniste et misanthrope, goûteur raffiné de la vie et fasciné par la mort, il n'était pas à une contradiction près, le p'tit père. Son premier spectacle est incroyable, très simple, assez court : un coup de poing à la gueule du public. J'ai longtemps préféré le deuxième au théâtre Grévin; aujourd'hui je redécouvre le premier soufflet qu'il a osé infliger aux spectateurs, et j'en reste baba. Il ne cesse de nous renvoyer à nous-mêmes, au pourquoi de notre venue, à notre statut de spectateur-voyeur, à notre ignorance et à notre infériorité. Pour de rire bien sûr, mais tout de même... C'est révolutionnaire et génial.

Je ne suis pas en train de dire que je pense et sens tout comme lui, attention ! Je suis bien moins à l'aise dans ma propre vie que lui, j'ai pas atteint non plus son âge canonique. Mais je tire quand même de bonnes leçons d'humilité  de ma morne retraite de thésarde. L'isolement "forcé", dans un pays lointain et / ou dans un intérieur douillet - Descartes aurait dit un "poêle" - remet les pendules à l'heure, redéfinit les priorités, relativise certaines amitiés, en rehausse formidablement d'autres... En même temps qu'il modifie mon train-train quotidien, il me donne matière à réflexion et à nuance.
 
Comme quoi, on peut bien devenir philosophe sans bouger les oreilles.

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samedi 12 mars 2011

Onde de choc

Chers amis !

voici le texte que j'ai enregistré hier soir pour la première émission de radio "globale" (le nom a été déposé, alors vaut mieux pas que je me fasse choper).

Je vous le livre légèrement modifié, en ajoutant des conneries que je ne pouvais pas me permettre dans une compagnie aussi sérieuse (quelle frustration !) :

 

"Afin de m’ébrouer le corps et l’esprit de mes élucubrations thésardes, je décidai de passer une soirée au Théâtre du Nouveau-Monde. Pour une fois, au lieu de m’esquinter les yeux sur un écran, j’allais pouvoir m’émerveiller in situ devant les dernières technologies montées sur tréteaux, béer d’admiration au spectacle naïf d’effets spéciaux hollywoodiens comme seule l’Amérique sait nous en offrir, me pâmer d’extase à la vue des décors grandioses et d’une scénographie à couper le souffle, bref, j’allais avoir du rêve plein les mirettes pendant deux heures, et j’en avais bien besoin. Justement, ce soir-là, on donnait La Belle et la Bête, cet aimable conte jadis sublimé par Cocteau, remis au goût du jour par les fameux Lemieux et Pilon. Je dois confesser que la première fois que j’entendis le nom de cette compagnie d’artistes spécialistes en multimédias qui décoiffent, j’ai candidement cru qu’il s’agissait d’un de ces innombrables duos d’humoristes dont le Québec regorge, et dont nous sommes humblement incapables de comprendre un traître mot de l'autre côté de l'Atlantique, à moins d'un entraînement intensif coaché par François Pérusse. Rassurez-vous, depuis ces temps virginaux, j’ai appris de quoi il retournait, et aussi qu’il fallait se méfier de ce qu’on croyait entendre. C’est donc parfaitement avertie de la teneur et de l’intérêt de leur travail que je me suis rendue, pantelante d’impatience et de curiosité, à cette prestation vespérale.

Las. Avant même le lever du rideau, il a suffi qu’Andrée Lachapelle ouvre la bouche et profère « Qui suis-je ? » pour réduire mon enthousiasme à néant. Non qu’elle ait subitement perdu, au gré de cette question somme toute banale, sa présence envoûtante, d’autant moins dans ce rôle de conteuse, qui seyait comme une robe de bal à sa grave diction. Non que son monologue – d’une profondeur certes discutable – sur le sens de la vie, de la mort et de l’amour, m’ait d’emblée désarmée par son insignifiance. Simplement, je ne reconnus pas sa voix. Ou plutôt si, je la reconnus, mais je n’entendis pas sa voix, sa voix à elle, sa voix aux chaudes modulations, au timbre suave comme une liqueur d’un bel âge, ourdie de ses entrailles (attention je suis pas en train de dire qu'elle est cuite quand elle joue). A la place de son clair phrasé, j’entendis son microphone.

J’étais déjà allée voir une pièce ou deux au Nouveau-Monde. Le moins qu'on puisse dire, c’est que ce théâtre n’a pas volé son nom. Pour moi qui courais les théâtres de poche parisiens et les spectacles confidentiels, que j’apprécie d’ailleurs toujours autant quand j’ai le bonheur d’en trouver un à Montréal, pour moi qui snobais le Châtelet et assistais trop peu à la Comédie, ou alors du poulailler, ce que je ne conseillerais à personne, eh bien, c’est assez dépaysant. Un vaste espace sobre, sombre, sans fioritures, pratique, moderne. Et, du moins le croyais-je, d’une neutralité parfaitement adaptée à l’expression effrénée des talents pluridisciplinaires à l’état brut. C’était oublier les enceintes cachées çà et là dans la salle, qui retransmettent le son de la scène de façon égale pour tous les spectateurs.

Nous sommes tellement imbibés de culture média, radio, télé, ciné, que nous oublions parfois de porter attention à ce que nous entendons. Il est vrai que la qualité de captation et de transmission du son s’est grandement améliorée à l’avènement du numérique. Il est souvent difficile de croire que le locuteur n’est pas juste au creux de notre oreille mais éloigné dans l’espace et dans le temps, protégé de la rumeur du monde par des murs insonorisés, que l’enregistrement a été ensuite purifié de tout résidu d’improbable virus acoustique non encore éradiqué. Nous avons l’habitude d’être ainsi doucement bercés par nos sens. Mais au théâtre, nous redevenons critiques. Le moindre battement de cil se voit jusqu’au fond des balcons – j’exagère à peine. Les cas de visibilité aveuglante s’aggravent paradoxalement quand il s’agit d’effets sonores, où que soit sis son siège. La précision de la retransmission s’entend, et même on n’entend plus qu’elle, elle amplifie à nos tympans le souffle du micro porté par l’acteur ou habilement dissimulé dans des recoins discrets, elle numérise la voix, désarticulant son « corps » pour le reconstituer aussitôt, avec une hypocrisie et un sens du « ni vu ni connu » tout théâtral. Quant à nous, nous sommes les témoins impuissants de cette subtile et insidieuse désincarnation, déchirés et rejetés violemment hors de la nature. Mes yeux perçoivent toujours des corps entiers, réels ou virtuels, de taille normale ou surdimensionnée, qui se déplacent dans un espace en remuant les lèvres, mais ils ne peuvent en croire leurs oreilles qui captent un son dissocié, latéral, para-spectaculaire. De l’illusion théâtrale, le spectateur de l’ère numérique est passé à la mystification des sens. Si j’insiste sur le TNM, c’est que c’est dans cette salle en particulier qu’une telle dislocation des sons et des corps qui les émettent m’a sauté aux yeux et aux ouïes, et m’a terrassé jusqu’au noir final.

Qu’on me comprenne, je n’étais pas habituée, moi. A l’Odéon, où j’ai eu l’occasion d’assister à une Médéerendue quasiment inaudible par l’une de nos bredouilleuses professionnelles sur grand écran, zéro micro pour subvenir à la défaillance vocale de la Mère terrible. Le flux montait comme il pouvait jusqu’aux baignoires, et le spectateur n’avait qu’à se détendre les cervicales et les muscles auriculaires avant de venir. Les efforts étaient répartis démocratiquement, ou presque. Au TNM, à cause du zèle que déploient les scrupuleux gestionnaires à porter le son jusqu’au client, je suis assourdie par l’accumulation de technologies qui crient leur présence. Dans ces conditions, même le mythique Lepage, que je découvrais enfin en 2009, me laisse un arrière-goût amer, celui de n’être pas complètement « entrée » dans le spectacle, d’être restée en marge, à distance dans ma zone de confort. Malgré la splendeur du « show », la débauche d’effets spéciaux néoromantiques – très réussis il faut l’avouer – servie par Lemieux-Pilon, je n’ai pas eu l’impression qu’on me parlait, mais qu’on hurlait à mes yeux et surtout à mes oreilles combien ce que j’avais sous le nez était bien fait. En plus, comme je n’étais pas au niveau de « l’œil du roi », une partie des décors en hologramme m’échappait, sapant encore mon impossible élan. Faut-il donc être obligatoirement dans les cinq premiers rangs pour apprécier une production au TNM ? Ou bien le lieu, nonobstant ses dispositions avenantes, n’est-il pas encore vraiment adapté au type de théâtre que nous proposent Lepage ou Lemieux-Pilon ? Les salles obscures sont ses enfants ; quel espace hybride pourra naître de l’union de l’écran sous toutes ses formes aux planches ? Quelle autre manière de regarder et d’écouter une présentation, une performance, à mi-chemin entre l’engloutissement dans les images et la distance du quatrième mur, sera inventée ? Peut-être, pour une immersion visuelle et sonore totale, qui semble être le but des créateurs actuels, faudrait-il imaginer des dispositifs scéniques où le public serait au centre, comme Wajdi Mouawad avait tenté pour Ciels, solution qui charrie aussi son lot d’inconvénients.

Mais il restera au TNM sa nuisance sonore, qui me désolidarise du spectacle. La caméra vidéo s’est coulée dans l’espace théâtral et scénique avec une aisance goguenarde, créant des images toujours plus épatantes, fondant sa matérialité sur le plateau, ou au contraire l’envahissant ironiquement, rendant virtuel l’acteur lui-même, ou l’incitant à jouer avec elle, à en détourner l’usage enregistreur, à danser sur le fil du différé, ou encore redessinant et intensifiant le trait de la lumière en contours nets et précis… Pourquoi alors une telle résistance, esthétique et acoustique, du théâtre au micro, même de nos jours où, pour ainsi dire, nous en avons l’habitude ? Peu d’études, même au sein du courant des « sound studies », ont à ce jour exploré ces voies/ix problématiques. Quelques laboratoires, au Québec et en France notamment, constatant cette résistance du son médiatisé à la scène jusqu’aux années 50 environ, ont conclu, avec un peu d’embarras et beaucoup de prudence, que l’opacité du micro, autrement dit notre malaise par rapport à son usage dans les temples de la déclamation « live », s’expliquait par la pesanteur de l’institution, qui impose jusqu’à aujourd’hui son espace, son organisation et son protocole de reproduction sonore. En définitive, si le son des baffles du TNM me trouble, c’est que je ne l’ai pas intégré dans mes habitus de spectatrice archaïque. Tant pis pour moi. Plutôt que de gémir complaisamment sur les ruines d’un Théâtre aboli, je devrais cesser cette quête absurde de l’authentique voix, d’une « high fidelity » inaccessible, de l’ « aura » perdue du spectacle, dont Walter Benjamin disait qu’elle n’était de toute façon pas reproductible, et dont on s’aperçoit maintenant qu’elle n’a même jamais été transmissible. Jonathan Sterne, dans un ouvrage paru en 2003[1], a d’ailleurs fort justement souligné l’absence de préséance du son dit « live » sur son frère médiatisé en matière de qualité perceptive, puisque le « live » est créé par le différé. En effet, d’après Philip Auslander[2], le « live » n’existe pas, car le son subit toujours une médiation quelconque, et l’essentialisme médiatique non plus, renchérit Sterne : le média ne possède pas « d’anticorps » qui le défendent quand on l’attaque. En revanche, la réaction du public varie en fonction du média. Face au son médiatisé, elle fut longtemps instable, paresseuse, rétive à l’adaptation, mais une fois la leçon apprise, plus de problème, tout peut passer par nos canaux auditifs. Bref, si nous sommes à présent sortis de l’âge pithécanthropien des oreilles sensibles, c’est pour mieux nous précipiter à l’aveuglette dans l’âge de pierre « sonoptique » - ce fut le thème du Mois Multi à Québec cette année, alors n’allez pas dire que j’en rajoute.

Pourtant, quand je vais au théâtre, même si j’aime retrouver des codes, un rituel vénérés, je veux surtout être encore étonnée, surprise, soulevée d’une allégresse originelle par cette sensation, vécue à douze ans à la Comédie-Italienne, d’accueil et d’oubli de soi dans un univers magique qui m’était totalement étranger deux minutes auparavant ; je veux participer. Le TNM et son « système surround » me frustrent de cette attente viscérale. Il instaure une distance intolérable entre mes yeux, mes oreilles, et ce que je vis dans le moment présent. Il me cloue, mi-rechignant mi-consentante, dans une autre dimension, un autre rapport entre la scène et la salle, qui nie l’adhésion, dynamite les derniers retranchements de l’unité aristotélicienne du spectacle. Et, pour l’instant, tue mon plaisir. C’est pourquoi je serais curieuse d’assister par exemple à une séance de théâtre « ambiophone » développé par Claire Piché, créatrice et chercheuse à l’UQAM[3], qui travaille sur « les deux aspects d’un événement sonore : le son de… et l’espace entourant sa production », pour « éliminer la contrainte temporelle liée à l’art des sons fixes (musique concrète) », et amener le spectateur à « prendre une part active au déroulement du scénario, au même titre que les artistes sur scène »".



[1] The Audible Past: Cultural Origins of Sound Reproduction. Durham: Duke University Press, 2003

[2] Liveness: Performance in a Mediatized Culture, Second Edition. Abingdon, New York: Routledge, 2008

[3] L’Odyssée des médias-sons : fondements théoriques et pratiques de l’approche ambiophone de l’environnement sonore et de la scène auditive à validité écologique. Montréal : Université du Québec à Montréal, thèse de doctorat

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mercredi 9 mars 2011

Persée - 2ème tentative

http://lapetition.be/en-ligne/petition-9491.html 

 

... avec toutes mes excuses, et en espérant que cette fois-ci ça marche !

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Persée

Bonjour à tous,

un mot rapide pour vous inviter à signer la pétition pour sauver Persée, un site de ressources pour les études en Sciences Humaines et Sociales, que plusieurs d'entre vous connaissent peut-être.

En tant que chercheuse, ce site m'a parfois été d'une grande aide, car il contient beaucoup d'articles sérieux et d'ouvrages sur tous les sujets possibles, y compris en littérature. Et ce n'est pas si fréquent de trouver de l'information d'une telle qualité sur le net.

Bref, la disparition de ce site, prévue pour le 10 mai prochain, va laisser un gros vide... et gâcher formidablement un travail de 8 années. A cause de quelques fonctionnaires peu scrupuleux, courbés devant le fric (même si c'est pas dit clairement, on sent un truc dans le genre là-derrière...).

Vous pourrez lire tous les détails de cette affaire à l'adresse suivante :

[url=http://www.lapetition.be/en-ligne/Persee-en-peril-9491.html][img]http://www.lapetition.be/images/btn_signpet_fr.gif[/img][/url]

 

Merci pour votre soutien, et gros bisous !

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lundi 7 mars 2011

Encore une

Eh oui, encore une, encore une sacrée "tempête hivernale", comme on dit par ici, pour éviter de dire platement "tempête de neige".  C'est vrai que ça sonne bien mieux, on dirait presque du Mallarmé... Presque...

Je reprends le fil du blog en ces temps de crise, je sens que j'en ai vraiment besoin. Ultime tentative de me rattraper à quelque chose de réel, d'humain, même si, pour le coup, ça semble virtuel et lointain. Au moins, je sais que certains d'entre vous me reçoivent cinq sur cinq. Ce blog est un cordon vers le placenta, une ligne télégraphique à travers les champs de l'espérance, je devrais payer un abonnement. Ah non c'est vrai, c'est moi qui ai demandé la correspondance.

Bon, ça va pas fort mon affaire. Je me suis promis de rendre ma première partie demain, je suis loin d'avoir fini. A chaque fois, un petit coup psychologique à prendre dans le subconscient. C'est jamais recommandé d'accumuler le retard, pour le bon moral. De plus, je sais pertinemment que ce n'est que le début de mes peines. Alors si le début est moins pire que ce qu'il y a à venir...

En plus, comme si tout le monde s'était donné le mot, j'ai bien deux ou trois amis qui organisent une fête pile le soir où je serai coincée derrière un micro, pour lire un texte qui doit être génial, intelligent, drôle et plein de sous-entendus, sur un sujet que j'ai choisi moi-même mais qui me barbe maintenant que je dois le traiter - tiens tiens - et dont je n'ai pas encore pondu une ligne. Bref, au lieu d'avoir une chance d'enfin me détendre parmi des proches, ou au moins de faire la bringue avec des fêtards, me voilà embrigadée par ma propre faute avec des inconnus très "petite clique intello branchée" qui se dézingue à coups de rouge et puffs de pétards (à part ceux que je connaissais avant, qui gardent une dignité) dans une histoire incertaine, stressante en fin de compte, et même pas rémunérée.  

Enfin, relativisons. Si je regarde par la fenêtre, je vois que je ne suis pas la seule en galère. Une pauvre dame lutte pour dégager sa bagnole coincée entre les congères. Pas de bol de pas avoir de parking couvert privé dans ce bled. Ou d'avoir une bagnole, c'est selon. Elle accélère, vire à droite, à gauche, pour sortir de l'ornière. Deux types du remorquage se sont même pointés, mais ils sont repartis après avoir juste brisé le banc de neige. La dame reste avec sa pelle au milieu des flocons pulvérisés.

Tiens, le crépuscule. Allez, autant profiter du rayon de soleil de la journée.

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